Pour son 10e colloque, le PILEn a choisi de replacer le lecteur et la lecture au centre du débat, à un moment où l’intelligence artificielle bouleverse en profondeur l’écosystème du livre. Geoffroy Wolters et Alok Nandi ont ouvert la discussion autour de l’évolution des pratiques de lecture dans ce contexte de mutations technologiques. Le PILEn tient à remercier tous les intervenant(e)s pour leurs présentations enrichissantes, ainsi que le public venu en nombre

SYNTHÈSE DU COLLOQUE DU 23 JUIN 2025 – AULA MAGNA (LOUVAIN-LA-NEUVE)

Paysage de la lecture : constats et mutations

La première partie du colloque, modérée par Gaëlle Charon (SLFB), a dressé un panorama des mutations de la lecture et de ses lieux.

Diane-Sophie Couteau (Fédération Wallonie-Bruxelles) a montré que les bibliothèques, après la crise sanitaire, se réinventent comme tiers-lieux de rencontre et de médiation. Plus que des espaces de prêt, elles deviennent des lieux de vie sociale où la convivialité et la proximité priment sur la seule logique documentaire.

Louis Wiart (ULB) a analysé la baisse de la lecture depuis les années 1990, marquée par une rupture générationnelle : les jeunes lisent moins, et la lecture a perdu sa valeur symbolique. De plus, le numérique a introduit de nouvelles pratiques – lecture fragmentée, alternance de supports, etc. – qui multiplient les modes d’accès au texte mais fragilisent la lecture longue et immersive.

François Annycke (AR2L Hauts-de-France) a insisté sur la nécessité de replacer le lecteur au centre de l’écosystème du livre, en multipliant les lieux et formes de lecture, et en reliant le livre à d’autres médias pour toucher de nouveaux publics.

La nécessité de préserver la médiation humaine au cœur des pratiques culturelles face aux algorithmes a été soulignée lors des échanges avec le public.  

La lecture au quotidien : pratiques et apprentissages

Sous la modération de Fabienne Rynik (ADEB), cette deuxième session a défendu la lecture quotidienne, en se focalisant sur l’importance de celle-ci auprès des enfants et des jeunes.

Adrien Wallet (INSEAC) a souligné le rôle décisif de la lecture partagée dès la petite enfance et du temps consacré à cet exercice. La lecture doit selon lui devenir un moment de partage et d’éveil à l’imaginaire. Il a présenté à ce propos des initiatives comme Liratouva et Les Matins de la lecture.

Odile Flament (CotCotCot éditions) a défendu une lecture joyeuse et décomplexée, capable de relier les jeunes lecteurs au monde réel. À travers les choix éditoriaux de sa maison d’édition, elle a dénoncé la standardisation des productions culturelles et défendu l’idée du livre comme espace d’interrogation.

Véronique Bous (Lis avec moi – La sauvegarde du Nord) a montré à travers l’association qu’elle représente comment la lecture partagée d’albums jeunesse peut devenir un outil de lien social dans les écoles, les familles, les prisons ou les maisons de retraite, en recréant des moments de transmission et de plaisir autour du livre.

En somme, ces discussions ont rappelé que lire, c’est avant tout créer du lien : avec soi, avec les autres et avec le monde.

Les multiples facettes de l’accessibilité

Modérée par Geoffroy Wolters (PILEn), cette discussion a ouvert la réflexion sur l’inclusion et la transformation numérique.

Julien Lefort-Favreau (Université Queen’s) a présenté la situation québécoise en ce qui concerne l’accessibilité culturelle. Grâce à la loi 51, ou à des plateformes comme Leslibraires.ca ou Érudit, le Québec soutient activement ses acteurs du livre et la vitalité de la francophonie dans un environnement majoritairement anglophone.

Laurent Le Meur (EDRLab) a montré comment l’IA devient un levier majeur pour l’inclusion : elle permet une meilleure accessibilité au livre, grâce à des outils comme la correction automatique, la voix de synthèse, les descriptions d’images, les parcours personnalisés, etc. Cela permet de penser le livre numérique comme un objet universel, mais cela pose toutefois de nouvelles questions éthiques.

Marc Lefebvre (Dupuis, plateforme ONO) s’est concentré sur l’essor du webtoon comme nouvelle forme narrative. L’usage de l’IA y reste limité à l’assistance graphique, mais les risques de standardisation sont réels. Il situe cette mutation dans une histoire plus large des médias, dans laquelle chaque innovation transforme la manière de raconter sans abolir les précédentes.

Des réserves sur la dépendance technologie et le piratage ont été exprimées durant les échanges avec le public.

Pratiques et possibles : vers un nouvel écosystème du livre

Ce dernier échange, modéré par Philippe Goffe (PILEn), a exploré les mutations concrètes du monde du livre.

Gauthier van Malderen (Perlego) a présenté sa plateforme d’abonnement en ligne, surnommée le « Spotify du livre ». Son service permet d’accéder en ligne, par abonnement, à plus d’1,5 millions de titres. L’idée est de proposer une alternative légale au piratage et à la revente d’occasion, tout en garantissant une juste rémunération aux éditeurs. La plateforme propose plusieurs outils pratiques (lecture à voix haute, surlignage, annotations, etc.) ainsi qu’une IA de recherche permettant de trouver rapidement des ouvrages pertinents sur un thème donné.

Bénédicte Dochain (B3 – Département Culture de la Province de Liège) a exposé l’exemple d’une bibliothèque devenue un véritable « troisième lieu », combinant livres, jeux vidéo et autoformation. Au B3, le dispositif Open+ permet d’étendre les horaires d’accès sans personnel, élargissant ainsi l’accessibilité horaire. L’enjeu central demeure selon elle de bien outiller les bibliothèques pour diversifier leurs ressources et s’adapter aux besoins multiples des usagers.

Marion De Ruyter (Médiathèque Nouvelle) a souligné l’importance de la médiation numérique inclusive, en intégrant musique, cinéma et jeu vidéo comme passerelles vers la culture. Son travail démontre que l’accessibilité passe aussi par la diversité des supports et des usages.

David Piovesan (Université Jean Moulin Lyon 3) a proposé une lecture critique du marché : surproduction, concentration éditoriale et illusion d’abondance. Il alerte sur la prolifération de contenus générés par IA et la disparition progressive de la diversité. Pour lui, les médiateurs tels que les libraires, les bibliothécaires ou les journalistes demeurent indispensables.

Conclusion  

Pour clôturer cette journée, Philippe Goffe a rappelé trois axes essentiels pour l’avenir du livre :

  • Les mots : maîtriser et transmettre le langage est un enjeu démocratique majeur ;
  • Revoir notre logiciel : le livre doit être réinscrit dans des pratiques vivantes et plurielles ;
  • La médiation : l’humain reste au centre, même au cœur des innovations technologiques.

Repenser les métiers du livre, c’est articuler la technologie et la présence humaine, la diversité des supports et la cohérence culturelle. Le PILEn entend poursuivre ce rôle de passeur et de catalyseur, en favorisant les échanges entre acteurs et en maintenant des ponts entre innovation, inclusion et transmission.


Nous remercions particulièrement Marie d’Otreppe, pour la rédaction du compte-rendu complet de notre colloque, ainsi qu'Elisa Merny, stagiaire au PILEn, pour la rédaction de ce présent article. Le compte-rendu complet peut être téléchargé ci-dessous en PDF.

Compte-rendu complet du 10e Colloque du PILEn par Marie d'Otreppe