Le 29 janvier, Bela, en collaboration avec le PILEn, a organisé une table ronde littéraire en soirée à la MEDAA. Cette rencontre visait à interroger les modalités d’accompagnement des auteur·ices et les conditions d’émergence de nouvelles voix dans un paysage éditorial marqué par la précarité et une forte concurrence. Pour nourrir cette réflexion, Bela a accueilli les représentantes d’Une Agence à soi, agence littéraire et artistique bruxelloise engagée pour la visibilité des femmes et des personnes sensibles aux enjeux féministes dans le champ culturel : Éléonore Devillepoix, Camille Blin et Lison Ferné. Découvrez le compte-rendu de cette rencontre, rédigé par Flore Debaty (PILEn) et Charline Pütz (Bela).

3 profils complémentaires pour cerner les enjeux

Camille Blin, après douze années dans l’édition chez Dargaud et Le Lombard où elle a occupé les postes d’assistante éditoriale, adjointe de direction et ensuite responsable éditoriale, a créé Une Agence à soi pour offrir aux autrices un espace où se sentir soutenues, légitimes et capables de construire leur carrière sans compromis.

Lison Ferné, illustratrice et autrice. Elle a collaboré avec la revue « Bien, Monsieur » où elle a développé plusieurs épisodes dessinés autour du féminisme et de la pop-culture. Son premier album intitulé « La Déesse Requin » (éditions CFC) développe des thèmes qui lui sont chers comme les désastres écologiques, les univers fantastiques et les personnages féminins profonds. L’album reçoit le prix Artemisia de l'écologie en janvier 2021. Au fil de ses publications, Lison Ferné développe un univers singulier mêlant féminisme, pop-culture, mythologies et contes contemporains. Son dernier livre, « Les femmes ne meurent pas par hasard » (éditions Steinkis), suit le parcours d’une avocate féministe et interroge le fonctionnement de la justice française face aux violences faites aux femmes.

Éléonore Devillepoix, ancienne attachée parlementaire et autrice de « La ville sans vent », une duologie de fantasy qui sera traduite en sept langues, ainsi que de « Brussailes », une fable animalière se déroulant dans sa ville d’adoption à Bruxelles,  est aujourd’hui agente chez Une Agence à soi, tout en poursuivant ses activités d’écriture et de quidditch le weekend.

Le rôle de l’agent·e : accompagner, défendre, structurer

Le métier d’agent·e recouvre plusieurs dimensions essentielles. Il s’agit avant tout de décharger les auteur·ices des aspects administratifs et juridiques afin qu’ils et elles puissent se consacrer pleinement à la création, tout en assurant un lien avec les maisons d’édition. Les agences jouent également un rôle dans la défense des droits des auteur·ices, notamment lors des négociations contractuelles, en tenant compte des réalités économiques du secteur.

Les auteur·ices se trouvent fréquemment en position de faiblesse au moment de la signature d’un contrat. L’accompagnement vise à garantir des conditions réglementaires, adaptées et cohérentes par rapport à leur parcours, avec une perspective de carrière à long terme. Cet accompagnement s’inscrit dans une logique de co-construction entre l’auteur·ice et son ou sa représentant·e.

Pour les primo-auteur·ices, souvent peu informé·es du fonctionnement du milieu éditorial, des dispositifs comme la Belacadémie permettent de rencontrer les différent·es acteur·ices de la chaîne du livre et de mieux comprendre le secteur.

Naissance d’Une Agence à soi, évolution du métier d’éditeur·ice et transformations du marché

Le parcours de Camille Blin illustre la transition entre expérience salariée et création d’agence. Après douze ans au Lombard et un passage chez Dargaud, Cette expérience lui a permis de constituer un réseau professionnel important. À la suite d’un burn-out, elle a commencé à remettre en question le travail salarié et à envisager la création de son propre projet.

Marché et mutations de l’édition

Camille Blin décrit un marché de l’édition de plus en plus soumis à de fortes pressions économiques. La baisse de la lecture et la frilosité des maisons d’édition face au risque influencent fortement les choix éditoriaux. Dans le secteur de la bande dessinée, le marché s’est déplacé des séries vers le roman graphique, qui reste cependant une prise de risque importante, avec peu de titres réellement rentables.

Les éditeur·ices sont aujourd’hui encouragé·es à publier des auteur·ices disposant déjà d’une communauté, notamment sur les réseaux sociaux, afin de limiter les risques commerciaux. Cette situation complique l’émergence de nouvelles voix.

La rémunération reste un enjeu clé : elle souligne que les maisons appartenant à de grands groupes sont souvent celles qui rémunèrent le moins, en raison des lourdeurs structurelles et des coûts élevés de fonctionnement. À l’inverse, certaines petites maisons proposent des conditions plus favorables. Lison Ferné souligne l’importance des petites maisons dans la découverte des jeunes auteur·ices, et le rôle de l’ABDIL, association engagée pour la reconnaissance d’un véritable statut des artistes et une meilleure rémunération. Le statut d’artiste et l’allocation du travail des arts lui ont permis d’obtenir de meilleures conditions lors de négociations contractuelles.

Éléonore Devillepoix prend l’exemple du Salon du livre de Montreuil, où des maisons comme Gallimard continuent de mettre en avant d’anciens best-sellers tels que « Harry Potter ». En littérature jeunesse, la production annuelle est extrêmement importante, les coûts étant plus faibles que pour la bande dessinée. Idéalement, cette logique de surproduction devrait évoluer vers une réduction du nombre de titres publiés, afin de permettre un réel investissement sur chacun d’eux.

Lison Ferné précise que ses projets les plus engagés relevaient souvent de commandes, ce qui limitait l’impact direct de l’accompagnement par une agente. En revanche, pour les projets personnels, l’agent·e joue un rôle essentiel : retours sur les textes, soutien lors des périodes de doutes, préparation de dossiers à destination des maisons d’édition.

Rééquilibrer le rapport de force entre auteur·ices et maisons d’édition

La part des auteur·ices dans la répartition économique demeure limitée : entre 8 et 12 % du prix hors TVA, avec une moyenne de 12 % pour la bande dessinée.

Plusieurs leviers peuvent être mobilisés et permettent de rééquilibrer la négociation :

  • la demande d’une avance sur droits (environ 5 000 € en BD),
  • la négociation d’avances forfaitaires,
  • l’introduction de paliers de rémunération selon le nombre d’exemplaires vendus,
  • la vigilance sur la répartition dessin/scénario (souvent 70/30),
  • l’attention portée aux clauses concernant les droits audiovisuels et le droit de préférence (l'auteur/autrice a l'obligation de publier ses autres livres dans la même maison d'édition).

Il est bien sûr possible de faire relire ses contrats par des structures spécialisées sans passer par une agence, notamment auprès de la Scam, de la SACD ou de l’ABDIL.

En littérature jeunesse, Éléonore precise que les avances sont plus faibles (≈2 000 €) et les pourcentages plus bas (au-dessus de 8 % constituant déjà une norme).
Elle a attiré l’attention sur la clause de « compensation intertitre », qui permet à une maison de récupérer les avances sur les titres suivants d’une série, clause normalement interdite pour les « one shot ».

Poser ses limites grâce à l’accompagnement

Lison souligne que la présence d’un·e agent·e renforce la confiance dans les négociations et normalise la discussion contractuelle : “Les éditeur·ices ne maîtrisent pas toujours certaines spécificités administratives, comme l’obligation pour certain·es auteur·ices belges de passer par la Smart.”

Les demandes d’accompagnement proviennent principalement de primo-autrices. Il est essentiel que le travail soit visible (book, portfolio, réseaux sociaux) et que la demande soit claire. Les rencontres en présentiel peuvent également être déterminantes.

Conseils aux auteur·ices débutant·es

Pour Camille Blin, tout contrat doit être envisagé comme un document négociable. Proposer des modifications est une pratique légitime, même si elles ne sont pas toutes retenues. Il est recommandé de s’entourer d’une communauté d’auteur·ices afin de partager des retours, d’échanger sur les pratiques et de développer une posture critique et bienveillante vis-à-vis de son propre travail.

Croire en son projet, aller au bout de ses idées et tenir compte du facteur de temporalité sont également des éléments essentiels. Tous les conseils ne sont pas à suivre systématiquement : il convient de les trier pour avancer de manière constructive.

Enfin, le réseau reste un élément central du parcours. Identifier les agences et maisons d’édition correspondant à son projet permet d’orienter efficacement les démarches, les agent·es disposant d’une connaissance fine des lignes éditoriales.


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