
À l’occasion de son colloque 2026 ayant pour thème « L’université d’été », le PILEn a réuni les différents métiers du livre autour de trois enjeux : les transformations de la lecture à l’heure de l’intelligence artificielle, la conservation des archives éditoriales et la bibliodiversité. Ces trois tables rondes ont permis d’interroger les chemins qui conduisent aujourd’hui le livre jusqu’à ses lecteurs et lectrices, ainsi que le rôle des professionnel(le)s dans un écosystème traversé par de nouveaux outils, de nouvelles pratiques et une concentration croissante.
Le PILEn tient à remercier l’ensemble des intervenant(e)s pour la richesse de leurs contributions, ainsi que le public venu nombreux pour participer aux échanges.
SYNTHÈSE DU COLLOQUE DU 31 AOUT 2026 – B3 (LIEGE)
1. Le livre en mouvement : zones de friction à l'heure de l'IA
En introduction de cette première table ronde, François Annycke, directeur de l’Agence régionale du Livre et de la Lecture des Hauts-de-France (AR2L), a tenté de replacer les pratiques de lecture au centre de l’écosystème du livre. La réflexion s’est articulée autour de trois notions – les flux, les plateformes et les communautés – afin de comprendre comment un livre peut encore parvenir jusqu’à son public dans un environnement saturé de sollicitations.
Elena Prat (Université du Mans) a proposé une mise en perspective théorique et historique des mutations de la lecture. En appuyant ses réflexions sur Roland Barthes, Michel de Certeau et Roger Chartier, elle a rappelé que le lecteur ou la lectrice n’a jamais été un simple récepteur : lire est un acte actif, créatif et transformateur. Le numérique, les fanfictions et l’IA rendent cette participation plus visible, mais ils s’inscrivent dans une histoire du livre faite de ruptures, de révolutions, de continuités et de coexistence entre les supports.
Laurence Philippot a ensuite présenté PAL - Par affinités littéraires, le dispositif qu’elle a conçu dans le cadre de son travail de fin d’études en bibliothécaire-documentaliste à l’Hénallux. Son projet part d’une intuition simple : le livre constitue une expérience et peut devenir un prétexte pour entrer en relation avec d’autres personnes. PAL associe des ateliers en présentiel, une communauté de lecteurs et lectrices et un outil numérique de mise en relation. Les rapprochements ne reposent pas uniquement sur les genres littéraires, mais sur les expériences recherchées dans la lecture.
Stéphane Amiot et Emmanuel Marie-Cardine ont présenté My Smart Book, un écosystème autour du livre numérique qui rassemble une librairie en ligne, une application de lecture et un outil d’IA permettant de dialoguer avec le contenu acheté.
L’application propose 570 000 livres numériques, dont 200 000 « smart books » : pour ces derniers, l’intelligence artificielle permet à l’utilisateur/utilisatrice de dialoguer directement avec le contenu du livre. Après le livre que l’on parcourt, annote ou fouille par mots-clés vient donc le « livre interrogeable ». Ses créateurs insistent : My Smart Book entend s’inscrire pleinement dans la chaîne du livre. La librairie respecte le prix unique du livre numérique, les mesures de protection et la rémunération des ayants droit. Les fondateurs défendent par ailleurs une IA encadrée et mise au service du livre.
Les échanges avec la salle à l’issue de cette intervention ont principalement porté sur les risques et les limites de l’intelligence artificielle appliquée à la lecture.
2. Les archives éditoriales : conserver et transmettre la mémoire du livre
Modérée par Alok Nandi (Architempo), la deuxième table ronde prolongeait le colloque consacré aux archives éditoriales organisé les 28 et 29 mai à la Bibliothèque royale de Belgique. Elle a interrogé les pratiques d’archivage et de conservation des maisons d’édition.
Laurence Boudart (Archives & Musée de la Littérature) a constaté un intérêt croissant pour les archives des maisons d’édition et a souligné la complémentarité entre les archives d’auteurs et d’autrices et celles des maisons d’édition. Manuscrits, correspondances, contrats, épreuves et documents de fabrication permettent de reconstituer la naissance d’un texte et son parcours éditorial. Ces fonds intéressent la recherche, mais peuvent aussi servir aux maisons d’édition elles-mêmes lors d’une réédition, d’un anniversaire ou d’une exposition. Encore faut-il qu’elles soient inventoriées et rendues accessibles.
Tanguy Habrand (Université de Liège) a rappelé qu’il était impossible de tout conserver et qu’une définition commune de l’archive éditoriale restait à construire. Les réalités varient entre une grande maison historique et une petite structure indépendante. Un cadastre et des recommandations adaptées devront aider les professionnel(le)s à reconnaître les documents qui valent la peine d’être archiver, à les classer et à anticiper leur transmission.
Anne Leloup (Esperluète) a décrit l’archivage quotidien au sein d’une maison indépendante. Esperluète conserve notamment les principales versions des manuscrits, les échanges avec les auteurs et autrices ainsi que les éléments liés à la fabrication à la promotion et à la réception des ouvrages. Le passage du papier au numérique n’a pas supprimé les difficultés : les fichiers et les logiciels deviennent eux aussi obsolètes. Pour Anne Leloup, l’archive reste une matière vivante.
Simon Casterman (éditions Casterman) a évoqué un patrimoine constitué sur plus de deux siècles. Près de 5km de rayonnages provenant de la maison ont été déposés aux Archives de l’État à Tournai. Il a distingué les archives historiques, essentiellement sur papier, des archives liées à l’activité plus récente et principalement numériques. À cette distinction s’ajoute la question de la confidentialité de certains contrats et échanges. Pour devenir véritablement utiles, ces documents doivent passer par l’analyse des chercheurs et chercheuses.
L’intelligence artificielle pourrait faciliter l’inventaire des fonds et la mise en relation de documents dispersés. Son utilisation suppose cependant de protéger les données et d’effectuer en amont un travail humain de sélection. Les échanges ont également fait apparaître le besoin d’une feuille de route concrète pour les maisons d’édition et la nécessité de préserver les archives sonores et numériques. Conserver cette mémoire, c’est démontrer que la Belgique a constitué et constitue toujours un territoire fécond pour l’écriture, l’illustration et la publication.
3. La bibliodiversité, un enjeu démocratique
Modérée par Marie Lequeux (APBFB), la dernière table ronde était consacrée à la bibliodiversité comme la capacité de l’écosystème du livre à rendre compte de la diversité des pensées. Pour autant, la diversité de la production ne suffit pas : encore faut-il que les ouvrages soient diffusés, acquis, et rencontrés par leur public.
Morgane Mentec (bibliothèque Václav Havel, Paris) a défendu l’importance de l’édition indépendante dans un quartier populaire de Paris. Loin d’être réservée à un public spécialisé, la diversité des récits permet à davantage de personnes de se reconnaître dans les collections. Elle a également insisté sur le rôle de la formation, des demandes du public, des clubs de lecture et des réseaux professionnels dans l’élargissement de l’offre.
Céline Letartre (BiblioXL, Ixelles) a attiré l’attention sur la difficulté à rendre visible l’édition belge franophone. Les bibliothèques ont facilement accès à la production française, tandis que certaines maisons belges restent moins bien distribuées ou référencées dans les bases de données professionnelles. Leur présence dans les collections dépend donc d’un travail actif de veille, de médiation et de coopération avec les autres métiers du livre.
Anne-Pascale Delanaye (L’Escale Librairie, Liège) a décrit les arbitrages très concrets d’une librairie indépendante. Ses tables peuvent accueillir un nombre limité d’ouvrages : chaque emplacement constitue donc un choix éditorial et économique. Face à la profusion de la rentrée littéraire, il est important de conserver une place pour les maisons moins visibles, les ouvrages annoncés plus tardivement et les véritables découvertes de la libraire.
Soizic Cadio (Bibliothèque publique d'information, Paris), a abordé la difficulté de définir et de mesurer l’édition indépendante. Une première estimation de la Fédération des éditions indépendantes, fondée sur un échantillon d’environ 400 maisons, situait entre 3 et 4 % la part de l’édition indépendante représentée dans les bibliothèques. En juin 2026, La Sofia a présenté une mise à jour majeure. En élargissant le périmètre de l'échantillon à environ 1100 éditeurs indépendants, la part réelle de l'édition indépendante représentée dans les fonds des bibliothèques a été réévaluée à 14 %. Ces données illustrent l’importance des outils d’identification et du travail interprofessionnel.
Les échanges ont souligné le manque de temps consacré à la veille, l’importance des réseaux et la nécessité de préserver la médiation humaine. Le « Cherche et trouve de l’édition (surtout) française » a été présenté comme un outil permettant de mieux comprendre l’organisation du secteur et les relations entre ses différents acteurs. La discussion a également porté sur la présentation des petites maisons, les politiques de retour et d’élagage, la programmation culturelle et la place de l’autopublication.
La bibliodiversité ne doit pas davantage devenir une injonction supplémentaire, détachée des contraintes économiques, humaines et matérielles du secteur. C’est pour cette raison que la coopération prend tout son sens : chaque acteur du secteur peut, à son niveau, créer un peu d’espace pour permettre à une pluralité de récits et de regards sur le monde de circuler.
4. Conclusions
Philippe Goffe (Librel) a été chargé de conclure la journée en tissant un fil rouge entre trois sujets qui, à première vue, ne présentaient pas de lien évident.
La notion traditionnelle de « chaîne du livre » ne suffit plus à décrire un écosystème dans lequel interviennent désormais les plateformes, les réseaux sociaux, les communautés et de nouvelles pratiques de lecture. Le lecteur ou la lectrice n’est plus seulement placé(e) au bout de la chaîne : il ou elle commente, recommande, transforme les textes et revendique sa place.
Dans un environnement dominé par les flux de recommandations et la captation de l’attention, les professionnel(les) doivent garder la main sur l’éditorialisation. Leur rôle consiste à sélectionner, contextualiser, relier et rendre visibles les œuvres. L’intelligence artificielle peut soutenir la découvrabilité, l’organisation des métadonnées ou l’exploration des catalogues, mais elle ne peut se substituer à la responsabilité éditoriale et à la médiation humaine.
Le PILEn entend continuer à offrir un espace de discussion et de prospective dans lequel les différents métiers peuvent confronter leurs pratiques et réfléchir ensemble aux futurs du livre. Comme l’a rappelé Philippe Goffe en citant Friedrich Hölderlin : « Les poètes seuls fondent ce qui demeure. »
La synthèse et le compte rendu complet du Colloque ont été réalisés par Marie d'Otreppe. Le compte rendu complet peut être téléchargé ci-dessous en PDF.